Pour les agriculteurs allemands manifestants, le critère de réussite semble simple : quelle sera la taille de leur manifestation nationale à Berlin lundi ? Quelques centaines de tracteurs seulement, quelques milliers d’agriculteurs, ou bien Unter den Linden sera-t-elle envahie par des dizaines de milliers de manifestants et des milliers de véhicules agricoles ?
Par ailleurs, la commission agricole du Bundestag se réunit mardi et mercredi, les ministres des seize Länder discutent jeudi des propositions d’austérité, et la Semaine verte débutera à Berlin ce week-end. En résumé : beaucoup d’agriculteurs allemands avaient déjà prévu de se rendre à Berlin cette semaine.
La semaine dernière, lors d’une dizaine de manifestations régionales, des milliers de véhicules ont emprunté les autoroutes en direction de nœuds routiers très fréquentés dans plusieurs villes allemandes. Les organisations agricoles allemandes disposent certes d’une fédération nationale unificatrice, le Bauernverband (DBV), mais elles sont surtout organisées régionalement par Land. C'est au niveau des Länder que réside leur force d’organisation et de mobilisation.
Cette répartition régionale a dans ce cas un effet « dampant » sur la politique allemande. De nombreuses tâches, compétences et budgets sont délégués aux seize gouvernements des Länder. Le ministre fédéral pour l’alimentation et l’agriculture Cem Özdemir (Verts) est certes ministre fédéral, mais il doit obtenir la coopération des seize ministres des Länder pour beaucoup de ses décisions.
Ces ministres appartiennent à divers partis politiques : actuellement, dans six Länder, un membre de la CDU/CSU est en charge de l’agriculture. Il n’y a donc pas beaucoup de place pour des critiques ou reproches entre coalition et opposition, ni entre rouge-jaune-vert et noir à l’échelle nationale dans la politique agricole du BMEL.
Certes, les Verts et les libéraux du FDP sont principalement les boucs émissaires des agriculteurs déçus, mais Özdemir répond souvent en rappelant que ce sont surtout les ministres CDU des cinquante dernières années (avec l’accord du SPD) qui ont façonné la politique agricole allemande. Et selon lui : surtout ne l’ont pas façonnée.
La nécessité de moderniser l’élevage et l’agriculture ainsi que l’horticulture en Allemagne est un point sur lequel beaucoup d’entrepreneurs agricoles sont d’accord : cette urgence a été clairement mise en évidence par la commission Borchert sur l’avenir (l’équivalent allemand de Johan Remkes). Cette exigence ne découle pas uniquement des normes berlinoises ou bruxelloises pour la biodiversité, le bien-être animal, le climat ou le Green Deal.
Toutefois, la politique allemande n’est toujours pas parvenue à un consensus sur le mode de financement de cette transition agricole. Faut-il que ce soit les consommateurs à la caisse ? Ou bien les industriels de la viande, les supermarchés et l’industrie chimique devraient-ils réinvestir une partie de leurs milliards de bénéfices dans la production alimentaire ?
Même si le secteur agricole allemand s’est relativement bien porté ces dernières années, il doit, comme dans d’autres pays de l’UE, anticiper une baisse des aides au revenu dans les prochaines années. Il reste aussi un important retard à rattraper, notamment concernant la pollution par les nitrates et la gestion des effluents. Par ailleurs, l’économie allemande est moins performante que celle d’autres pays de l’UE. De nouvelles données annuelles et trimestrielles seront publiées à Berlin dans deux semaines ; l’Allemagne pourrait sombrer en récession.
La popularité de la coalition allemande est faible. Des groupes politiques et agricoles radicaux tentent de récupérer le débat sur le diesel agricole. Les chauffeurs routiers et les conducteurs de train ont déjà fait grève ; maintenant ce sont les agriculteurs qui descendent dans la rue. Sous ce sombre présage, la coalition du chancelier fédéral Olaf Scholz devra tenter de faire adopter un plan d’austérité de plusieurs milliards d’euros au Bundestag dans les deux prochaines semaines. Pour la coalition feu tricolore, ce pourrait aussi être une question de réussir ou échouer….

